L'Histoire :
Cameron Valls, « contractuel » auprès de la Grande Faucheuse, n’apprécie pas du tout qu’on lui fasse le coup du 3ème ou du 4ème tueur, comme à n’importe quel baltringue du genre Lee Harvey Oswald. Il n’aura de cesse de comprendre qui le double sur chacun de ses contrats. D’autant plus que les victimes figurent parmi les plus grosses fortunes de la planète. Et Cameron Valls s’inquiétera vraiment quand il s’apercevra que tout part du Chinatown parisien où règne la mystérieuse princesse Chizun.
La machine s’accélère quand entrent dans la danse Salem, le poulbot à embrouilles, un flic mal luné que la belle Lucie a du mal à maîtriser, un secret dont dépend l’avenir de la planète et d’inquiétants Américains…
Extrait :
Prologue
Bruce Donovan était né la gueule dans le caniveau. Cette expression lui plaisait et épatait tout son monde : journalistes, producteurs, mais aussi les jeunes femmes en manque de divinités mâles touchantes et « touchables », et d’une façon générale un public aussi quinquagénaire qu’il l’était désormais. À 17 ans il avait de la morve au nez, sentait mauvais, ne plaisait pas aux filles et martyrisait une copie japonaise de guitare Gibson au fond d’une cave, dans le quartier le plus pourri de Glasgow, Écosse.
Trois ans plus tard, l’affreux petit canard se transformait en cygne magnifique. Attention ! Ne pas confondre un cygne et une oie blanche. Bruce Donovan était un cygne noir, apocalyptique. À la tête de son groupe, les « Black Swan », il enflammait les foules avec un rock furieux, plaintif, déchiré et déchirant, faisait chavirer les sens et les cœurs avec cette façon particulière qu’il avait de caresser ou de violenter le manche bois de rose et touche de palissandre de son antique Fender Stratocaster (de la mythique série L), dressée à la verticale au-dessus de son pelvis. Mais le moment que préféraient les fans, tous sexes confondus et tombant alors dans une béatitude quasi religieuse, était quand il s’emparait d’une guitare sèche et d’un médiator, et chuintait des balades amoureuses, celtico-cucu-la-praline. Les mâles les plus hardos fondaient alors au pied mignon de gentes dames, et les femelles fuyaient au plus profond d’une forêt de fantasmes où la fée Morgane leur soufflait aux oreilles bien des saloperies.
Qu’importe si Bruce Donovan, une fois le concert achevé, s’emparait dans la coulisse d’une fille pubère et anonyme qu’il possédait avec la violence et la rapidité d’un assommeur des abattoirs. C’était sa façon de venger ses 17 ans moches et frustrés.
La quarantaine venue, Bruce Donovan s’aperçut de deux choses qui devaient bouleverser sa vie :
1) Il était désormais plus riche que Paul McCartney, Elton John et la reine d’Angleterre réunis et plus charismatique que Robin Williams, Lady Gaga ou Nelson Mandela.
2) Il était au centre d’un monde qui souffrait beaucoup ou était même menacé de disparition dans ses recoins les plus ingrats.
Si Donovan ne croyait pas en Dieu, il croyait en revanche beaucoup en lui-même et le fit savoir. Il abandonna d’abord ses tenues douteuses, son ample plumage de cygne noir ou son affreux survêt rayé qui lui avait valu cet autre surnom « The wasp » (« La guêpe »), chaussa des petites lunettes rondes à la Gandhi, adopta une chevelure ultra-courte et une inamovible barbe de trois jours, prit cent bâtons et son chéquier de pèlerin.
Il survola l’Afrique, pondant ici ou là des puits, des machines agricoles, de la poudre de lait, des vaccins et de la vitamine C. Il créa sa propre marque « Swan Inc » de produits équitables. À la tribune de l’ONU, il plaida la cause des tribus amazoniennes en voie de disparition. La presse mondiale publia même les photos de son mariage avec une princesse yanomami. Sur ces photos, on le voyait « habillé » de ses seules lunettes rondes, le sexe enfermé dans un étui pénien, sa peau laiteuse de roux écossais boursoufflée de coups de soleil, et sérieux comme un pape au bras de sa belle édentée tandis qu’à l’arrière-plan gesticulaient papa-maman yanomami, fripés et hilares, gavés de parika (le sniff local).
Ce prurit humaniste n’empêchait pas un certain sens des réalités. Ainsi, notre nomade planétaire se déplaçait au gré des misères humaines, mais aussi de l’offre fiscale. La guêpe qui ne voulait pas se laisser butiner se posa ainsi successivement à Monaco, en Suisse, à Jersey puis en Irlande avant de se fixer, mais pour combien de temps, aux Pays-Bas parce qu’au royaume des tulipes on pouvait fumer et baiser fastoche tout en bénéficiant d’un taux d’imposition de 5%.
La fin de Bruce Donovan fut à la mesure du cygne noir qu’il avait été : grandiose et apocalyptique.
Cela se passa lors d’un concert géant au pied de l’Ayers Rock, le fameux monolithe sacré planté au centre de l’Outback australien, et qui avait réuni 300 000 adorateurs du rocker humaniste, venus du monde entier. Cette masse compacte de bonnes âmes et d’herboristes s’était agglutinée autour d’une dizaine d’aborigènes pitjantjatjara, magnifiques et dépenaillés, qui avaient l’air de se demander ce qu’ils foutaient là au milieu de ces mystiques cannibales. Les fils et filles du cygne noir devenu blanc n’avaient en effet de cesse de vouloir les toucher, les embrasser à pleine goule, les flatter, se les passer de main en main comme autant de ballons de rugby, les dévorer des yeux jusqu’à l’os. Ces vagabonds du désert n’étaient-ils pas les derniers représentants d’une « race noble et antique », selon les propres mots de Donovan ?
Les représentants en question étaient peut-être légèrement au fait de la chose, mais ne goûtaient que modérément ce rassemblement de Blancs fétichistes autour de leur « monolithe sacré ». À l’évidence ils auraient préféré être ailleurs et laisser ces collectionneurs de tribus perdues et de sciences ancestrales se cogner la conscience contre le grès brut et ocre de l’Ayers Rock.
On ne sut jamais rien du pilote de ce canadair CL-415 qui, alors que Donovan poussait ses beuglements d’apocalypse accompagnés des feulements de guitare saturée, survola la scène géante et y balança ses 900 hectolitres d’eau de mer. Les pylônes de projecteurs et les écrans géants s’abattirent avec un bel ensemble sous le poids de toute cette flotte électrique. Des personnes proches de la scène virent Bruce Donovan se figer soudain sous la trombe, le corps plaqué contre sa Fender de légende, tandis que des étincelles jaillissaient de ses orbites, ses oreilles et sa bouche.
Puis il y eut ce silence qui suit toujours les catastrophes brusques et imprévues. La foule, fascinée fixait le même petit point sur la scène dévastée. Seuls les Pitjantjatjara, les mains en parapluie au-dessus de leurs crânes, regardaient d’un air suspect l’Ayers Rock, le monolithe sacré qu’ils ne savaient plus peut-être aussi bien honorer que leurs ancêtres.
Enfin on entendit ce cri épouvanté quand le corps raidi de Bruce Donovan bascula en avant. Les mains qui le reçurent le déposèrent pieusement au sol et commencèrent à arracher sa chemise et à taillader le cuir chevelu pour s’emparer du moindre brin de sa coupe ultra-courte. On ne retrouva jamais ses fines lunettes rondes à la Gandhi.
Le canadair CL-415 fut repéré à quelques centaines de kilomètres de là, posé au milieu du désert. Il appartenait à l’État du Victoria, dans le sud-est de l’Australie.
La police démontra également que le système électrique de la scène depuis les énormes générateurs jusqu’aux câbles et cordons alimentant les instruments avait été salement corrompu.
Il s’agissait donc bien d’un crime.
Le meurtre de Bruce Donovan fut le premier d’une longue série qui toucha exclusivement des milliardaires, tous membres de la mystérieuse « Fondation des 100 », organisation humanitaire et machine à recycler les consciences et à laquelle tous avaient fait don de la quasi-totalité de leurs fortunes.
MISTER V – 1 –
S. Leroy, T. B. Eliot, C. D. Frock et Ph. Desmoines se détestaient. Tout sourire, mais se détestaient. Leur animosité ne dépassait cependant jamais la ligne de coke. C’était quand même une histoire de ligne qui les opposait. Écrivains d’une certaine notoriété, ils n’hésitaient pas à cachetonner sous divers pseudos, payés à la ligne, auprès de grosses boîtes de production, télé ou cinéma. Pendant ce temps leurs nègres respectifs se « documentaient » sur leurs futurs chefs-d’œuvre.
S. Leroy. Éternel adolescent en phase acnéique et complexé comme un séminariste, quoique la quarantaine largement passée, cheveux et corps gras, regard de taupe. Aussi ne vous étonnez pas si ses personnages masculins étaient beaux et positifs, mais s’en prenaient plein la gueule au fil d’une histoire où ils finissaient en charpie. Quant à ses héroïnes féminines, elles se faisaient violer, engrosser en jurant comme des charretiers, ou étaient foncièrement castratrices. Ou alors bonnes ménagères qui se foutaient que des talibans campent dans le jardin tant que le soufflé au fromage ne retombe pas. Il va sans dire que Leroy avait des relations complexes avec le soufflé au fromage à l’origine de son embonpoint précoce. Enfin, ses meilleurs ennemis le soupçonnaient d’être subventionné par les bières Budweiser, le nutritionniste MacDonald et l’épicier mondial Wal-Mart tant ces enseignes pilonnaient à mort toutes les cinq pages.
T.B. Eliot. Escogriffe ténébreux, tête à claques, car on le suppose surdoué, faisant des petits chefs-d'œuvre presque par inadvertance. Il écrivait cinq livres à la fois, ou plutôt les dictait à cinq mongoliens dressés pour, cul moulé et genoux pliés sur des sièges ergonomiques, en rang d’oignons devant cinq ordinateurs, et passait de l’un à l’autre à la façon d’un Kasparov jouant plusieurs parties simultanément. Les mongoliens l’écoutaient d’une oreille distraite et tapaient n’importe quoi. Ce qui n’empêchait pas Eliot, à la relecture, d’être épaté par son propre génie.
C.D. Frock était revenu de tout sauf de lui-même. Il ne se contentait pas d’écrire, mais le criait sur tous les toits. Enfin, ceux qui étaient au moins dotés d’une parabole. Cette autopromotion lui laissait d’ailleurs fort peu de temps pour écrire, et s’il grattait également pour la télé et pour le cinéma, c’était moins pour l’argent (auquel pourtant il vouait un culte insolent et ostentatoire) que pour snober ses pairs en littérature, qu’il estimait moins doués. Ou incapables de trousser une intrigue bien grasse et salée, et donc réduits à trouver des méandres insoupçonnés à leurs états d’âme ou à régler des comptes avec papa, maman ou le prêtre qui les avait dépucelés à l’âge de douze ans (ce qui, à tout prendre, pensait Frock avec cynisme, avait été la seule chance de leur vie). Dans ses écrits, Frock s’était fait une spécialité des « femmes allégoriques », larguant la « femme archétypale » au bas de son lit. Et ses nombreuses maîtresses avaient la faiblesse de se reconnaître dans ces allégories et lui faisait une retape monstrueuse. Le baisoteur se faisait séducteur et le goujat ne manquait pas de relater ses histoires de coucherie, les cryptant à peine. Les maris cocus pouvaient bien se reconnaître, ils n’en étaient que plus flattés.
Ph. Desmoines. Il était le seul à concéder qu’il n’écrivait que pour payer son loyer et la coke de sa mère, ancienne chanteuse lyrique. « Si j’avais quinze centimètres et vingt kilos de plus, j’aurais probablement préféré décharger les cargos sur les quais de n’importe quel port de la côte est, me bourrer la gueule avec des Portoricains tout en tirant leurs gonzesses », se plaisait-il à dire.
Leroy, Eliot, Frock et Desmoines ne s’étaient pas revus (du moins tous les quatre ensemble) depuis cette sinistre pantalonnade de RTN-TV. Du boulot de pisse-copie, du débitage de merlan, mais grassement payé par ce frappadingue et néanmoins doré sur tranche de Simon Davenport. C’était il y avait déjà une bonne dizaine d’années. Selon un principe depuis mille fois repris par les concurrents, Davenport voulait alors les meilleures pointures d’Hollywood pour écrire « sur le vif » un scénario au gré des errements plus ou moins téléguidés d’acteurs cobayes sélectionnés dans l’inépuisable vivier de pin-up clonées sur Jennifer Lopez et autres faces de Ken. Nos écrivains scénaristes avaient eu toute latitude pour imaginer les situations les plus invraisemblables, les plus spectaculaires, les plus dispendieuses aussi, deus ex machina hilares et cyniques d’une farce découpée en tranches à d’impavides téléphages convaincus que le monde se gouverne grâce à une télécommande. Qu’importait le prix, Davenport avait voulu le dernier feu d’artifice d’un vieillard gâté et pas loin de zapper sur Fréquence Mort. À quoi sert la richesse si ce n’est à s’offrir le monde comme dernier tas de sable ?
Le nom secret de ce programme avait été « Mockingbird ». Sans doute un clin d’œil au projet « Mockingbird » ourdi par la CIA, dans les années 50, afin de contrôler les médias.
Quelques pétards pris au hasard sous les fesses de leurs victimes :
— C’est Leroy qui avait imaginé et obtenu que les MIB (ces fameux Men In Black), une unité encore top secrète à l’époque de l’USAF chargée de traquer l’extraterrestre, mais aussi, et surtout les témoins trop loquaces de rencontres de deuxième et troisième type, se lancent aux basques d’un des acteurs. Lequel, son contrat à peine signé, s’était réveillé épouvanté au milieu des ruines de sa maison explosée.
— C’est Eliot qui avait imaginé et obtenu que l’État africain de l’A. fasse d’un autre de ces acteurs son roi blanc, faisant main basse sur d’immenses réserves de diamants opportunément découvertes par des géologues stipendiés par Davenport. En échange Davenport avait épongé la dette abyssale de l’A. auprès de la Banque mondiale.
— C’est Frock qui avait imaginé et obtenu qu’un acteur, jusque-là tout juste capable de compter sur le bout de ses doigts, devienne le trader le plus vitement enrichi de la place de New York avant de se retrouver à l’origine d’une crise financière. C’était ce qu’on appelle « jouer avec le feu », car Davenport lui-même avait failli y laisser sa dernière chaussette Burlington après avoir dépensé des fortunes pour soutenir des banques faisandées par des titres pas nets. On avait échappé de peu au crack du siècle. Depuis, Simon Davenport était mort, mais l’acteur-trader avait été oublié au fond d’une cellule.
— C’est enfin Desmoines qui avait imaginé ce que personne alors ne savait être l’ultime rebondissement du « Mockingbird ». Un truc aussi chou et élémentaire (dans le cas de l’honnête Ph. Desmoines, le terme « alimentaire » était tout aussi exact) qu’un jeu vidéo pour môme. Si possible avec plein de couleurs et d’explosions. Ça donnait quelque chose comme : une rarissime plante toxique avait été volée à une tribu navajo, puis reconstituée en laboratoire sous différentes formes, « dernier degré d’expansion et de toxicité ». Desmoines avait prévu dans son scénario que la sinistre molécule serait dérobée au centre militaire de P., État de C. Et ce, histoire de faire courir les services secrets militaires et civils, d’autant plus faciles à faire tomber dans le panneau que, pour tout ce beau monde, il y avait toujours quelque chose à cacher, et donc à dérober, dans un laboratoire militaire.
Cependant, ce que ne savaient pas encore les scénaristes était que le « Mockingbird » n’irait pas plus loin que le vol de l’herbe sacrée et que cette dernière n’arriverait jamais entre les mains des docteurs Mabuse des labos militaires.
En attendant, avec cette folle histoire, Simon Davenport poussait certes le bouchon un peu loin, mais n’était-il pas camarade de cigare du Président, lequel ne manquerait pas de tout faire pour étouffer un possible scandale, au nom des intérêts bien compris de l’État. En effet, le téléphage était-il capable de faire la différence entre le « Mockingbird » et l’invasion réelle d’un pays pétrolifère par exemple ?
Autant que nos quatre auteurs pussent encore s’en souvenir au bout de 10 ans, l’acteur qui avait volé « l’herbe ancestrale et mortelle », et qui répondait au nom de Lines, devait rallier le plus vite possible sa base, quelque part en Europe, après avoir négocié une belle pelote avec les labos militaires.
Le temps passant on trouverait bien d’autres développements, démontrant la capacité de nos quatre scénaristes de s’adresser directement au cerveau reptilien de l’être humain. S. Leroy, claustrophobe littéraire cédant à l’appel d’espaces et de dimensions salutaires et imprécises avait suggéré que la molécule soit enfermée dans une bulle de verre et placée au centre d’un pentagramme. Lequel pentagramme serait accessible grâce à un code ésotérico-hermétique, avait alors suggéré Desmoines. Mais, avait plané Frock, ce code serait entre les mains, ou les pattes en spatules, d’extra-terrestres venus d’on ne savait quelle étoile. Les étoiles se contentant de briller par leur présence, ça ne mangeait pas de pain.
Cette histoire d’herbe n’était peut-être qu’une légende, en ce qui concerne en tout cas ses pouvoirs mortifères, mais elle avait bien été la possession d’un certain Chipachuantanavaje (« Petit frère des étoiles », personnage également bien réel), un Navajo créchant du côté du Nouveau-Mexique. Bien sûr (nos plumitifs en étaient persuadés), Chipachuantanavaje détenait cette herbe sacrée de son grand-père, ou plutôt arrière arrière arrière grand-père Chipachuantamavaje ou « Grand frère des étoiles », personnage dont le souvenir même était quelque peu irréel.
« Et pourquoi ne pas faire resurgir l’Atlantide ? » avait alors ricané T. B. Eliot. « Et pourquoi pas ? » avait répondu d’une voix blanche Leroy, l’œil de cendre sous la braise de ses lunettes à double foyer. Non, avait tranché Eliot, gardons cette histoire de molécule mortelle à partir d’une herbe sacrée, et également celle du pentacle, même si, un récent sondage nous apprend que 75 % des Américains imaginent derrière ce mot un dessous féminin. On peut imaginer aussi que l’acteur Lines est, manipulé par… Voyons voir… le Nouvel Ordre Noir, vieil ordre facho et mystique remontant à… Réfléchissons un peu… à… l’Atlantide ! Alléluia ! Alléluia ! Eliot pouvait bien faire quelques concessions à son très cher ennemi Leroy. Quitte à Simon Davenport de transformer au son du dollar et pour les besoins de la glose une bande de tarés boutonneux fleurant bon le Vieux Sud en millénaire multinationale du crime, cul et chemise avec les yakusas japonais, les triades chinoises et autres appellations contrôlées du crime.
À cette étape de la cogitation de groupe, C. D. Frock avait alors benoîtement suggéré qu’en mélangeant le tout, il en sortirait bien quelque chose.
À l’exception d’un cadavre. On peut être démiurge, on n’en est pas moins homme.
Chaque relance de cette « fiction réelle » s’emboîtant et s’adaptant au gré des circonstances devait être collectivement signée d’une lettre de l’alphabet avant d’être proposée sous pli cacheté à Simon Davenport et aux différents acteurs, et en priorité à l’acteur Lines. Après tout, le « Mockingbird » finissait par converger vers lui... Devaient donc se succéder Mister A, puis Mister B, Mister C, D et ainsi de suite. On partait du principe qu’à la lettre Z on aurait épuisé toutes les possibilités d’une trame qui de toute façon fatiguerait vite le zappeur qui sommeille en chaque téléphage, et peut-être bien les liquidités de ce bon Monsieur Davenport.
Ah ! Il y avait bien eu aussi ce Cameron Valls, un jeune type trouble, sournois et efflanqué comme un chat mal aimé. Impossible de savoir dans quelle poubelle Simon Davenport avait trouvé ce type. Il était devenu l’ombre de Lines, le veillant ou le surveillant.
Mais les choses avaient singulièrement dérapé quand était arrivée la lettre V. Ou plutôt le tour de « Mister V ». Le synopsis de ce dernier, censé pourtant avoir été élaboré par leurs quatre cerveaux conjoints, surprit puis affola S. Leroy, C.D. Eliot, T. B. Frock et Ph. Desmoines. On y préconisait en effet froidement la mort mystérieuse de l’acteur Lines, sur une voie ferrée, en plein désert du Nouveau-Mexique. S. Leroy, T. B. Eliot, C. D. Frock et Ph. Desmoines s’étaient alors regardés en chiens de faïence. « LA MORT DOIT ÊTRE RÉELLE, NE PEUT ÊTRE QUE RÉELLE », précisait Mister V… Chacun suspectait les autres d’être collectivement ou individuellement Mister V.
Ce synopsis est bien sûr parti à la broyeuse, et la broyeuse, suite aux développements de l’affaire, a été elle-même coulée dans le ciment. Car on a bien retrouvé le corps de Lines sur une voie ferrée, quelque part au Nouveau-Mexique. Leroy, Eliot, Frock et Desmoines n’eurent pas le temps de s’envoyer préventivement et à travers la gueule leurs avocats respectifs. Simon Davenport venait de mourir et son dernier soupir avait été : « Mettez fin au programme “Mockingbird” ». La dollar thérapie avait soulagé les états d’âme.
Quant au mystérieux Cameron Valls qu’on pouvait logiquement suspecter d’avoir exécuté Lines sous les ordres de Mister V, il avait disparu on ne sait où.
S. Leroy, T. B. Eliot, C. D. Frock et Ph. Desmoines se revoyaient donc ainsi et ensemble pour la première fois depuis 10 ans. Convoqués pour ainsi dire. Après réception d’un courriel lapidaire et d’un chèque qui l’était beaucoup moins, mais encaissable à la condition de répondre positivement à ladite convocation. Le tout signé par « Mister V », ce Mister V de sinistre mémoire qui n’était pas et n’avait jamais été, ils en étaient sûrs maintenant, l’un d’eux.
Leroy pensait : Eliot n’a aucune suite dans les idées et n’a d’ailleurs aucune idée. Frock, malgré sa mine renfrognée, est trop lisse pour imaginer ce genre d’embrouille. Desmoines a laissé son âme sur un quai de la Nouvelle Orléans ou un bordel interlope de San Francisco et tout le reste l’ennuie. Au fond, ce qui est étonnant, c’est ce que ce n’est pas moi qui ai pensé à ce genre de farce. Maman n’aurait pas aimé sans doute.
Eliot pensait : Leroy n’est qu’un éternel puceau complexé. Frock trop lisse malgré sa mine renfrognée. Desmoines a laissé toute sa perversité sur un quai de la Nouvelle Orléans ou un bordel interlope de San Francisco. Cela dit, rien que pour emmerder mon psy, j’aurais pu imaginer un coup aussi tordu.
Frock pensait : Leroy est trop « gros garçon américain terrorisé par sa môman » pour être complexe. L’argent est la nature double d’Eliot qui ne fait rien de ses dix doigts à part les tendre à une manucure. Quant à Desmoines, il n’a toujours pas quitté les quais de la Nouvelle Orléans et les bordels de San Francisco.
Desmoines pensait : Leroy n’a sûrement pas envie de perdre ses juteux contrats avec Budweiser, MacDonald et Tampax. Eliot se fait peur tout seul rien qu’en se rasant. Frock a une gueule à piquer les petites culottes dans les grandes surfaces, mais c’est tout.
La pièce était d’une simplicité spartiate. Quatre murs jaunes, une porte, pas de fenêtre, un conditionneur d’air poussif, des étagères alignant les dorsales creuses de faux livres. C’est à ce dernier détail que S. Leroy, T. B. Eliot, C. D. Frock et Ph. Desmoines virent l’estime dans laquelle les tenait Mister V…
1
Non, pas à lui ! On n’allait pas lui faire le coup du deuxième ou du troisième tireur, comme à un vulgaire Lee Harvey Oswald ou n’importe quelle autre petite crevure sortie d’un tripot avec son pistolet à bouchon.
La chambre de ce grand hôtel anonyme à une porte de Paris avait été louée par K. depuis seulement trois jours. K. devait être du genre prudent, et devait d’ailleurs avoir toutes les raisons pour ça. Mais Cameron Valls adorait ça l’improvisation, l’adaptation rapide aux évènements. Face à l’hôtel, il avait repéré une autre tour. Une équipe de télécommunication était en train d’installer des paraboles sur la terrasse du sommet. Après renseignement, l’équipe devait avoir terminé le boulot le lendemain, soit la veille de l’arrivée de K.
Un casque et une combinaison pris dans un camion, quelques poignées de main et des mots kabyles (Cameron apprenait très vite les rudiments d’une langue) pour mettre tout son monde dans la poche…
Le surlendemain, jour donc de l’arrivée de K, Cameron était entré dans la tour de bureaux, mains dans les poches, mine avenante et fraîchement passée aux UV. Il n’eut pas plus de problèmes qu’une biscotte light en passant sous un portique de détection.
Il prit des ascenseurs, traversa des couloirs, salua des jeunes gens pressés qui firent semblant de le reconnaître. Ah ! la fameuse légèreté des frenchies, mêlée de ce je-m’en-foutisme qui irritait une partie de la planète et charmait l’autre. Mais comme disait la propre mère de Cameron, elle-même descendante d’un escroc mondain de Cannes :
— Bah ! Ça fait plus de 2 000 ans que ça dure et je ne vois pas pourquoi ça changerait.
Bien sûr, en deux jours, Cameron s’était confectionné pratiquement tous les passes de la tour. Et c’est ainsi qu’il accéda sans problème à la terrasse ou de brusques masses d’air l’enveloppèrent tandis que la rumeur du périphérique tout proche montait comme une sourde menace.
Il s’approcha d’une parabole, se glissa derrière et, les mains gantées de latex, procéda à un travail de démontage.
Bientôt, il eut étalé à ses genoux, soigneusement rangés sur les gravillons, à peine une demi-douzaine d’éléments tubulaires dont le plus important était une fine et longue lunette de visée. Il réutilisa vis et écrous pour remonter le tout et, très vite, il se retrouva avec un gun ultraléger et minimal.
Cameron le bricolo… La dernière fois que le connard, un avocaillon aussi marron et malodorant qu’un cigare de contrebande s’était amusé à l’appeler ainsi, il s’était retrouvé en train de faire des expériences de pisciculture au fond de la baie d’Hudson. À moins que ce soit la baie du Saint-Laurent.
C’est à partir de là que tout foira. Ou plutôt prit une drôle de tournure.
À travers la mire de sa lunette de visée, Cameron distingua parfaitement K. en train de se servir un verre, debout devant le minibar. Il s’adressait de temps en temps à une rousse flamboyante, assise, alanguie plutôt, dans un fauteuil. Elle était enveloppée dans une fourrure du même flamboyant, juste assez courte pour laisser passer des jambes qui, même repliées, devaient s’arrêter à la frontière suisse…
Cameron sourit. La fille n’était pas prévue, mais ça n’avait aucune importance. Probablement une poule de luxe, ou une escort girl comme elles préfèrent désormais se faire appeler. Il n’y avait plus guère que leur mère pour les appeler des putes maintenant.
Cameron espérait seulement que K. l’avait déjà casquée, car cela allait lui faire tout drôle, à la fille, de voir la tête de son miché pisser brutalement de la sauce à pizza et répandre quelques anchois.
Patiemment Cameron attendait que K. présentât son angle facial le plus intéressant. Ce qui ne l’empêchait pas de laisser une partie de son esprit, celle qui faisait de lui qu’il n’était pas qu’une simple machine à aligner les macchabées, planter çà et là quelques points d’interrogation.
K. allait être son contrat le plus facile et le mieux payé de ces cinq dernières années. Même de loin, de l’autre côté de la lunette de visée, on devinait le type important, autoritaire et plein aux as. La rousse flamboyante devait exiger au moins trois mois de salaire d’un archevêque pour retirer ne serait-ce qu’une chaussure.
Et pourtant, qu’est-ce que faisait K. dans cet hôtel monstrueux et anonyme, pour commerciaux en goguette jouant le soir les épatants au piano-bar, au bras d’une Ukrainienne chétive, mais pas rétive, tout juste débarquée d’un camion valaquo-moldave ?
On entend difficilement l’ultime grain de sable qui tombe au fond du sablier. Ou alors il faut avoir l’oreille très aiguisée, comme l’avait Cameron quand il accentua brutalement la pression sur la gâchette…
Zut ! K. venait brusquement de disparaître du champ de vision. La mire s’affola dans tous les sens. Cameron pestait tout en élargissant le champ avec la molette de la lunette. Le champ se stabilisa enfin et ce que vit alors Cameron lui hérissa le poil. Un type, le visage dissimulé par une cagoule, achevait de défourailler sur K. lequel, sous chaque impact faisait des bons de carpe. Debout et tétanisée sur son fauteuil comme si Mickey Mouse était en train de faire la moon-walk sur la moquette, la rousse poussait des cris que Cameron ne pouvait deviner que stridents à cause de la distance et des doubles vitrages. Sans même la regarder, le tueur à la cagoule se dirigeait maintenant à reculons vers la porte, tira au jugé une ultime bastos qui envoya la fille bouler au bas de son fauteuil.
Et, en haut de sa terrasse, totalement impuissant, Cameron sut qu’il ne rêvait pas quand il vit l’homme lever la tête dans sa direction et pointer son flingue avant de refermer doucement la porte sur lui.
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