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Les Fileuses de brumes

Les Fileuses de brumes

Benoit Chavaneau


Un roman d'amour, de passion et de mystère dans le cadre féérique de Bruges.

 

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Quatrième de couverture :

 

C’est sur un petit pont mélancolique, un jour d’hiver, que Simon Cloud, alias Nuage, et Françoise Terre, alias Fumée, se sont fixé leur premier rendez-vous.
Presque aussitôt, entre cet homme discret et cette femme naïve, naît un amour léger et profond tout à la fois.
Mais, c’est compter sans la volonté maligne et sans appel du plus farouche des ennemis : leur propre auteur, lequel entend bien les séparer d’un trait de plume.
Alors, pour se retrouver, Nuage et Fumée devront prendre en main leur destin, couper les ficelles qui les retiennent, pour voler enfin de leurs propres ailes, dans la ville la plus
romantique, la plus magique qui soit : Bruges.


« Ceci n’est pas un roman d'Amour mais celui de toutes les amours. »


Extrait :

 

1

 

Il fait froid à Bruges, en cette période de Toussaint.

Bruges la morte, Bruges l’endormie durant presque six mois de l’année.

 

J’attends sur un petit pont, un peu à l’écart de l’ancien marché aux poissons.

À cette heure tardive, les derniers touristes sont déjà rentrés dans leurs chambres frileuses.

Les ors et les lambris discrets de l’hôtel Die Swaene, me fascinent de loin…

J’ai toujours rêvé d’y passer une nuit, une seule, comme dans un rêve.

 

L’un après l’autre, les clochers égrènent leurs sept coups…

Le beffroi carillonne sa joie de manière presque indécente.

 

            Viendra-t-elle ?

            Je l’ignore.

 

Peu importe. Je suis là, moi. Et je n’aurais pas voulu qu’elle m’attende, seule, dans le froid et le crachin flamand de novembre.

 

Un grand cygne solitaire déchire lentement, et par la moitié, l’eau molle et noire du canal. Une ultime calèche frappe le pavé luisant de ses sabots sonores. Et c’est l’une des raisons pour laquelle Bruges ne ressemble à nulle autre ville au monde, et surtout pas à Venise la maquerelle, mal fardée. Bruges est une ancienne courtisane silencieuse et pudique, et qui sollicite chacun de vos sens… sans que vous en ayez jamais conscience.

 

— Bonsoir, dit une voix derrière moi. Vous êtes Nuage ?

 

Je n’osais me retourner.

 

Cette rencontre que j’avais tant attendue, et même provoquée, m’angoissait soudainement.

Elle s’adossa au parapet, à un bon mètre prudent de moi.

 

— Je n’étais pas sûre de pouvoir venir, ajouta-t-elle. Et puis, ce matin, j’ai arrêté de réfléchir, j’ai appelé un Bed and Breakfast et j’ai pris un billet de train.

 

Sa voix était soyeuse, chaleureuse.

 

— J’ai eu si peur que vous ne veniez pas… ça fait presque deux heures que je tourne dans le quartier. Les boutiques ferment trop tôt dans ce pays ! Oui, je craignais vraiment que vous ayez renoncé, au dernier moment… Comme moi… Ou que vous m’ayez posé un lapin : ça m’arrive tout le temps. Enfin… assez souvent…

 

Elle babillait comme une enfant. Pour apaiser ses angoisses, je suppose.

 

— Et si ça se trouve, vous n’êtes pas celui que j’attends. Si ça se trouve, je me trompe de pont… Ce serait tout moi, ça ! Mais reconnaissez que ce serait vraiment dingue qu’il y ait un autre pont dans cette ville où un autre homme, avec un autre chapeau noir, m’attendrait impatiemment depuis dix minutes.

 

— Ça vous donnerait le choix, remarquai- je, non sans malice.

— Oh, non ! médita-t-elle en contemplant l’eau, comme moi. Je serais très déçue. Juste. Et je repartirais…

— Comme un peu de Fumée…

Elle se mit à rire.

— ça alors, vous êtes un monstre, vous ! Vous auriez pu me dire tout de suite que vous étiez Vous !

— Mais, je suis toujours moi… argumentai-je.

— Mais vous n’êtes pas toujours Nuage, n’est-ce pas ? Et je ne suis pas toujours Fumée… Vous vous rendez compte que j’aurais pu raconter ma vie à un parfait inconnu qui aurait fini par me renvoyer, comme une folle, en flamand !

— Non. il ne vous aurait pas renvoyée.

— Et qu’est-ce que vous en savez, d’abord ?

— Je le sais. Vous avez soupé ?

Elle secoua la tête.

— J’avais peur de me perdre et de rater le rendez-vous.

— Venez, je connais une petite friture, encore ouverte, dans Langestraat. Ce n’est pas très loin.

— Il y en a une aussi sur la grande place du marché, releva-t-elle.

— Laissons-la aux touristes.

 

Alors, je l’ai entraînée parmi des ruelles silencieuses, guidé juste par le halo blafard des vieux réverbères. Dans les pubs, des Allemands, ou des Hollandais chantaient leur amour de la bière et des blondes faciles.

 — Vous connaissez bien la ville, constata-t-elle.

— Avec mes pieds, surtout. Je viens ici, depuis que je suis né. Si possible, au moins une fois par an… C’est un besoin presque « charnel » (j’avais osé ce mot en sachant qu’il résonnerait sans doute en elle). Mais c’est à peine si je connais le nom des rues et des églises. Je laisse mes oreilles, mes yeux et mes pieds prendre le pas sur tout le reste… vous comprenez ?

 Elle hocha la tête, avec un sourire convenu.

Je lui pris sagement le bras, continuant de philosopher.

 — Bruges ne se raisonne pas. Elle ne se visite pas comme une vieille bourgeoise malade. Elle se ressent, elle se vit, patiemment… C’est pour cela que la majorité des touristes passent à côté de l’essentiel. Ils débarquent, ici, comme dans un vieux bordel, avec leur guide Michelin dans la poche. Ils arpentent deux ou trois musées au pas de charge, prennent les bateaux de promenade, grimpent les 366 marches du beffroi, courent au béguinage, s’achètent un mouchoir de dentelle made in Taïwan, voire un ballotin de pralines. Et ils repartent tout aussi vite, le cœur plein d’une centaine de photos numériques, toujours les mêmes, comme s’ils venaient de s’offrir un bon moment de plaisir, avec une putain de luxe.  

— Vous exagérez ! osa-t-elle, en tempérant un peu mes enjambées de flâneur initié.

— À  peine. Mais ce n’est pas grave. Après tout, c’est aussi grâce à ça que la cité vit de ses charmes, depuis plus de trois siècles.

— Et puis, elle a aussi quelques Amants fidèles. Comme vous.

 C’était joliment dit, d’une voix calme et sincère.

Qui m’apaisa, comme par enchantement durant cinq bonnes minutes.

Et puis nous nous sommes arrêtés devant une petite devanture qui ne payait pas de mine.

— On est arrivés.

 

La Frituur Max est un lieu d’habitués, de vieux brugeois, où l’on épluche encore de vraies pommes de terre à la main et où l’on change le blanc de bœuf de la friture, tous les trois jours, imperturbablement, depuis que monde est monde et depuis que la frite est belge.

 

Elle choisit une petite table rouge, au fond de la salle.

— C’est drôle, lança-t-elle, au bout d’un moment. Quelque part, vous êtes totalement comme je l’imaginais. Et même plus. Et pourtant… vous êtes aussi très différent.

— Ah ? fis-je intéressé.

— Physiquement, surtout. (Elle eut une petite mine boudeuse et délicieuse.) Je vous aurais volontiers vu plus grand… Et avec des yeux clairs.

— Désolé !

— Non ! Non. C’est sans importance. Les femmes rêvent toujours d’un grand type aux yeux verts… C’est d’un banal…

— Bah… il y a bien des hommes qui ne rêvent que de starlettes blondes platinées avec des gros seins…

— Et vous ? badina-t-elle, mutine, tout en trempant une frite dorée dans le ketchup. 

Tant bien que mal, je tentais de me sortir de cette passe dangereuse.

— Je croise beaucoup de femmes différentes, dans mes rêves.

— Ah, non ! Vous esquivez la question ! s’insurgea-t-elle.

— En révélant vraiment ce qui me passe dans la tête, en ce moment, j’aurais peur de vous choquer. ou de vous décevoir.

— Alors, choquez-moi. Et de plonger son regard dans le mien avec effronterie.

— Depuis que nous sommes à table, c’est la quatrième fois que vous rajustez votre bretelle de soutien-gorge. Et c’est un geste qui me trouble beaucoup.

 

Elle rougit. Amusée. Et rajustant ladite bretelle une cinquième fois, sans même s’en rendre compte :

— C’est vrai ?

— Naturellement.

— Et j’ai fait d’autres choses aussi… excitantes ?

— Quelques-unes, oui.

— Vous êtes vraiment un drôle de type, concéda-t-elle dans un petit rire nerveux.

— Je ne suis qu’un des deux personnages de l’histoire, fis-je remarquer. Vous n’auriez pas aimé que je sois trop banal, non ?

 

 Elle réfléchit longuement. Très grave. Visiblement gênée.

— Vous savez, ça ne me plait pas trop que vous me regardiez comme ça. Vous... Vous me plaisez beaucoup… oui… beaucoup. Mais… Nous ne coucherons pas ensemble en bas de la page. (Elle parlait d’une voix hésitante, cherchant chaque mot, presque…) Je… Je… n’ai jamais couché avec un inconnu. Avec un homme qui… Oh ! Merde ! Pourquoi c’est si dur à dire ! (Elle remonta cette boucle de cheveux qui lui revenait sans cesse dans les yeux.)

— Moi non plus je n’ai jamais couché avec un homme. Et d’ailleurs je n’y tiens pas.

— Non, non… ne vous moquez pas de moi. (Elle secoua la tête.) Je ne sais même pas ce que je fais là. J’ai plus de 40 ans. J’ai deux enfants. je suis une petite employée de bureau sans histoire. La femme à qui il n’arrive jamais rien. Jamais ! D’ailleurs, je suis tellement nulle avec les hommes que le mien m’a quittée après quinze ans de mariage, un soir de juillet, et que j’en suis réduite à jouer la femme « Fumée » sur des forums. Et voilà que je me retrouve, un samedi soir, à Bruges, pour la première fois de ma vie, en train de manger des frites, très bonnes au demeurant, face à un type énigmatique qui me fait trembler comme jamais. (Ses doigts s’agitaient en cherchant une cigarette providentielle, qui n’existait plus depuis vingt ans au moins) Tu sais… je… je crois que j’ai peur de croire à l’histoire. C’est aussi bête que ça. (Elle avait du mal à contenir ses larmes) Je suis toujours aussi cloche. On ne se refait pas... 

Elle sortit un kleenex de son sac et me laissa lui essuyer la joue.

— Pourtant, Dieu que je l’ai attendu ce soir, comme une môme attend Noël, depuis des mois. Des années même. Ce matin, je me suis même changée avant de partir. J’ai mis de très beaux dessous de dentelle. Très coquins. Je suis sûre que tu les adorerais. Mais je les ai aussitôt cachés sous un jean et un pull à col roulé. Et… tout à l'heure (ses lèvres tremblaient), j’ai même acheté une boîte de préservatifs… Pour la première fois de ma vie ! Eh bien, crois-moi si tu veux, mais j’étais plus gênée qu’une gamine de 15 ans à son premier rendez-vous. J’avais l’impression que tout le monde me dévisageait comme une bête lubrique. Surtout quand ce crétin de pharmacien m’a demandé à voix haute : si j’avais une marque préférée, si je voulais une boîte de 6, 12 ou 24, avec ou sans réservoir. Je suis sûre qu’il l’a fait exprès rien que pour me faire rougir un peu plus. Mais… (Elle rougissait encore en baissant les yeux) je n’ai pas envie que cette Histoire s’arrête, en bas de page, dans un cul-de-sac en caoutchouc…

— Oui, ce serait dommage, concédais-je en essuyant une autre larme. Vous ne finissez pas vos frites ?

— Plus faim.

— Alors, venez.

 Et je lui pris la main sans qu’elle pense à la retirer.

Et je l’ai entraînée d’un pas lent et complice, parmi des rues sans nom qu’effaçait le brouillard, traversant ou longeant des canaux sombres où s’écoulait la nuit.

 

Entre le palais Gruthuse et l’église Saint-Sauveur, il y a un petit jardin clos où, l’été, des musiciens jouent romantique. Et au bout du jardin, à droite, il y a ce petit pont de pierre voûté, depuis toujours voué au baiser. Dans la journée, des centaines de couples, plus ou moins dévergondés, immortalisent ici leur passion. Mais, à cette heure de la nuit, et en cette saison, l’endroit était désert. Tranquille. Parcouru juste par une bise opportune et quelques fantômes en maraude.

 

— C’est vraiment beau, comme endroit, murmura-t-elle mélancolique. Mais j’ai un peu froid.

Je posai aussitôt mon manteau sur ses épaules.

 

 Elle observait longuement les eaux taciturnes, les coudes posés sur le parapet.

— Nous sommes sous la plus petite fenêtre gothique du monde, chuchotai-je à son oreille.

 Alors, elle se retourna vers moi et ses mains se posèrent sur mes hanches.

J’allais l’enlacer de même, mais elle m’arrêta :

— Non, juste moi.

Et elle retroussa mon pull.

Déboutonna ma chemise de laine.

 — Tu vas attraper un rhume, s’amusa-t-elle.

— Tant mieux, répondis-je en frissonnant.

Car ses lèvres brûlantes s’étaient posées sur ma poitrine lisse.

                                                                                              Et nue…

 

Alors moi, l’imaginé, le personnage de son histoire, j’entendis la folie de mon cœur qui se mit à battre.

            Vraiment.


 

2


Son visage, sa joue, contre ma poitrine, étaient doux, si doux, d’une légèreté enfantine.

 

— Venez, lui soufflai-je enfin.

 Sans dire un mot, je lui proposai mon bras, comme l’eût fait un gentilhomme dans un de ces vieux romans anglais du siècle passé. Mais elle s’y déroba, me rhabillant sommairement.

Comme s’il fallait rétablir l’ordre des choses convenables.

 À un moment ou un autre.

Pour ce faire, elle n’hésita pas à me dégrafer le pantalon, d’un geste quelque peu équivoque, pour y replacer la chemise. Approchant mon sexe du bout des doigts, juste, comme pour s’assurer, ni vu ni connu, de sa ferme présence ; lissant complaisamment les pans arrière du vêtement.

— Voilà, c’est plus décent, maintenant, fit-elle, vaguement amusée. Où allons-nous ?

— Au chaud.


Nous remontâmes le long du canal, jusqu’à l’ancien marché aux poissons.

À quelques pas l’un de l’autre, toujours, comme si cette sage distance pouvait nous protéger, tels Guenièvre et Lancelot.

 

À la réception du Swaene, une jeune femme blonde, chignon serré, très élégante, dans son tailleur gris, me tendit ma clef électronique, sans question ni regard déplacé. C’est le privilège des hôtels de luxe : on vous y regarde sans vous voir, on vous y écoute sans vous entendre, on vous y entoure sans paraître jamais. Tout un art de l’absente présence…

 

Fumée restait derrière moi.

Elle semblait déconcertée, gênée peut-être, par la noblesse du lieu, osant à peine fouler les tapis persans, sur le sol de marbre, s’écartant avec respect des meubles anciens et des miroirs chamarrés.

Telle une enfant timide, elle me suivit docilement parmi un dédale de couloirs silencieux qu’éclairaient de petits lustres en cristal de Bohême.

— C’est ici, la chambre 66, la seule qui soit en haut d’un petit escalier, très à l’écart des autres. C’est aussi l’une des moins chères, ajoutai-je en plaisantant.

Jetant mon manteau sur le lit, elle se retourna vers moi la mine sévère :

— C’est une très jolie chambre, et vous le savez bien, et dans un de ces hôtels où mon salaire tout entier passerait dans une seule nuit… Bravo ! (Elle applaudit cruellement) Vous m’avez totalement impressionnée. Si. Si ! Maintenant, soyez franc : (elle s’approcha de moi, pleine d’agressivité) vous aviez tout prévu dès le début, n’est-ce pas ?

Furieuse, elle fit le tour de la petite chambre mansardée.

— Vous avez oublié ma petite « commission » sur la table de nuit. C’est comme ça que disent les putes, non ? Alors, à combien vous estimez mes charmes ? Cent euros ? Deux cents peut-être ? Plus ? Monsieur est trop bon, fit-elle en jetant ses escarpins à l’autre bout de la pièce. Surtout que je débute à peine dans le métier.

Elle fit passer son pull par-dessus tête, déboutonna son chemisier.

— Il faut tout de même que je te montre la marchandise avant « la transaction ». C’est honnête, non ? Il ne faudrait pas que tu sois déçu par ta petite conquête après l’avoir emmenée dans un boudoir aussi coûteux.

 

Elle finit bientôt en sous-vêtements, les bras le long du corps, toute menue, toute frêle et si nue malgré ses sous-vêtements de dentelle. Très troublante. Infiniment belle dans cette colère triste.

 

Elle finit par s’asseoir sur le lit devant moi.

— Bien. Alors, qu'est-ce que je suis censée faire maintenant ? Murmura-t-elle plus calme. Résignée peut-être. Il faut que j’enlève ma culotte ? Déjà ? Que j’écarte les cuisses ? Faudra-t-il que je gémisse ou que je soupire, comme si j’avais du plaisir ? Je ne voudrais pas que Monsieur soit déçu. Oh, mais… idiote que je suis ! Bien sûr, il faut aussi que je te déshabille et que je t’émoustille. Moi qui t’ai si poliment rhabillé tantôt…

 

Évitant son regard plein d’effronterie, je suis allé tirer la lourde tenture devant la fenêtre.

            Pour ne pas tenter la nuit.

            Allumant l’une des deux lampes de chevet.

 

Puis, je me suis dirigé vers la salle de bain, ouvrant en grand les robinets anciens de la vaste baignoire ronde. J’aime le bruit des fontaines, des ruisseaux qui charrient leurs rocailles, des mers qui roulent leurs galets. Des baignoires qui crépitent puis clapotent à mesure qu’elles s’emplissent…

 

— Vous avez une carte ou le nom de votre Bed and Breakfast ? Lançai-je vers l’autre pièce.

— Pourquoi ? Rétorqua-t-elle… Pour une prochaine victime ? Attention c’est nettement moins impressionnant qu’ici. C’est « l’Ourson blanc », je crois, ou un truc comme ça, en flamand. J’aimais bien le nom…

— Oui, c’est mignon tout plein, répondis-je sincère. Si vous le voulez bien, je vais appeler la réception. Ils feront le nécessaire.

— Quel nécessaire ? fit-elle en passant un œil intrigué dans le coin de la porte.

— Le nécessaire pour que vous ayez un slip propre demain matin… Surtout si je vous arrache l’autre avec les dents, comme vous l’imaginez. Alors, je vais demander qu’on aille chercher vos affaires.

 

Je la fis sourire, ce qui me rassura. Peut-être. C’était un caractère orageux, passionnel peut-être. Passionnel sans doute. Et c’était le genre de personne qui avait le don de me déconcerter. En m’attirant. Indéniablement. Je fais partie de ces gens que l’orage fascine, comme les volcans, les ouragans, les incendies.

 

— Je vous ai fait couler un bain, précisai-je. Car à cette heure-ci l’eau de la piscine est un peu fraîche.

— De toute façon, je n’ai pas de maillot, répliqua-t-elle, sèchement.

— Moi non plus. Et je vous promets que ce n’est pas intentionnel. Finalement je ne suis pas si prévoyant que ça, vous voyez?  Fis-je en lui tendant ce peignoir très moelleux que je venais de confier au chauffe-serviettes. C’est vrai, j’avais réservé cette chambre, mais j’avais aussi prévu de rentrer à Paris, en pleine nuit, si vous n’étiez pas venue. Ou si vous m’aviez fui.


 

3


J’entends le bruit de son corps qui s’abandonne à la chaleur du bain. J’ai beau m’efforcer de penser à mille autres choses, je ne puis m’empêcher d’imaginer ses courbes, toutes simples, qui se fondent et se confondent dans la vapeur fleurie. Je ne souhaiterais pas les voir ou les épier, non. D’ailleurs, elle a un peu tiré la porte ; mais elle ne l’a pas fermée, non plus.

            L’incertitude toujours.

            Pour elle comme pour moi.

            Et ce plaisir discret de l’imaginer.

            Encore.

            Ne pas la savoir.

            Ne pas la tenir ou la retenir.

            Ne pas l’épier ou l’approcher.

            Pas maintenant.

            Plus tard, qui sait ?

 

C’était d’une délicieuse cruauté.

J’étais à quelques pas à peine de cette inconnue qui me troublait tant.

Et que j’émouvais peut-être. Je la savais nue. Là. Tout près. Trop près. Et indécise, comme moi. Voire complaisante. Mais trop fière, ou trop triste pour l’admettre. Très romantique, un peu vieux jeu, Elle attendait sans doute que j’ose faire le premier pas, que j’effleure son sein gauche du bout des doigts, que mes lèvres s’égarent à la rencontre de ses lèvres, que j’ose franchir, enfin, le quai des brumes, à sa rencontre. Et si elle attendait que j’aie cette audace, oui, ce culot : que je la tente, que je l’ose ?

 

Mais, je ne peux m’y résoudre.

Par timidité, je suppose. Ou par crainte de la perdre tout à fait comme dans ces contes de fées où la belle s’évapore en une vapeur dorée sitôt qu’un homme ose lever les yeux contre sa nudité.

Oui, je crois que c’est cela. J’ai tant attendu cet instant, je l’ai tant rêvé, créé et recréé que je ne peux me résoudre à le voir s’enfuir, maintenant.

 

Ma main s’égare, par hasard, sur les sous-vêtements qu’elle a froissés en boule, à la tête du lit. Une très jolie dentelle. Tiède encore de son corps. Encore éprise de ses formes.

 

Quelque part ma Lorelei chantonne un air classique que je peine à reconnaître.

— Cherchez pas ! lance-t-elle, c’est un aria de Villa-Lobos… Et je chante faux.

— Oui… remarquai-je

— Oui quoi ? Que je chante faux ou que c’est du Villa Lobos ?

— C’est une interprétation très personnelle des Bachianas Brasileiras n° 5. Mais elle me plait bien.

— Vous savez que vous avez le don de m’agacer, vous ? réplique-t-elle enjouée. Vous savez trop de choses et vous me flattez trop bien.

 

Ma main furète dans l’étoffe soyeuse de sa culotte, noire, comme le soutien-gorge.

Flattant d’impossibles rondeurs. S’enfouissant au fond de l’insaisissable froissement…

Je me surprends à l’étreindre, un instant, une seconde à peine. Comme ces Chevaliers de l’Amour courtois qui auraient couru à l’autre bout du monde pour gagner ce seul mouchoir dont elle a frotté sa joue.

 

Ma chère baigneuse se trompe lourdement. Il y a de vastes domaines où je reste d’une ignorance coupable : l’Opéra, les champignons, les mathématiques ou les Femmes (qui me fascinent nettement plus, je l’avoue, que les amanites, Rossini ou la trigonométrie).

Pourtant…

J’ai beau les écouter, les regarder, les approcher, et les écrire, depuis des années, les femmes n’en finissent pas de m’échapper. Tant leur corps, que leur cœur et leur âme. Mais comme un sot ou un effronté, j’y reviens sans cesse. De façon quasi magnétique. Comme s’il y avait, quelque part, je ne sais quel mystère, à délier, à comprendre, à saisir, pour trouver un sens au-delà de mes pas.

 

Trois coups retenus m’arrachèrent à la rêverie.

Tirant, pudiquement, la porte de la salle de bain j’entrouvre celle de la chambre.

Un chasseur déposa une valise, très modeste et bien fatiguée déjà, sur le porte-bagages. Avant de disparaître comme par enchantement.

— Vos affaires sont arrivées ! Lancé-je à travers le battant.

— Une petite valise noire ?

— Non… Un grand sac bleu avec un pompon rouge !

— Grand benêt ! s’exclama-t- elle dans un savoureux clapotis. Vous mériteriez que je vienne vérifier de suite !

— Il faudrait, oui, répartis-je, non sans malice.

— Non, non… conclut-elle. Je vous fais confiance.

— Vous avez tort ! On se connaît à peine.

— Tant pis ! Je prends le risque. Celui-là au moins…

 

Au bout d’un long, trop long moment, elle revint enfin dans la chambre, enveloppée juste dans le peignoir blanc. S’essorant les cheveux dans un geste d’une folle sensualité, comme on le fait en Orient.

 

— Vous n’étiez pas tenté de me rejoindre ?

— Oh si ! Répliqué-je, sincère. Beaucoup ! Mais, vous ne m’avez pas invité.

— Et il faut toujours qu’on vous invite à faire des bêtises ? Poursuivit-elle, fort mutine.

 

Je lui tendis la pomme que je venais de peler, en un seul ruban, rouge et or, de plus de trente centimètres. Dans une manière de sourire que j’étais bien incapable de comprendre, elle se pencha, par-dessus la grande largeur du lit, pour attraper le fruit. M’offrant une vue plongeante, et fort peu innocente, sur sa poitrine où perlaient encore des gouttes baroques.

Presque aussitôt, croisant mon regard oblique, elle se ravisa, se replaçant sur le côté le plus lointain du lit. Un réflexe inconscient de femme mariée, au présent ou au passé.

Rajustant d’une main les oreillers derrière son dos, elle mordit enfin dans la chair blanche et juteuse. Mais avec une sorte de parcimonie. Comme si elle avait craint de sombrer, à l’instant, dans un sommeil de mort.

 

— C’est une tradition dans cet hôtel. (Il fallait bien que je dise quelque chose) Tous les jours, vous trouvez une nouvelle pomme sur la table de chevet… ça doit avoir un sens caché, je suppose. Quelque chose du style : « Nous vous invitons à croquer la pomme tant qu’il est encore temps ». 

— Ou bien : « Après la chair : les pépins ! Ça fait deux mille ans qu’on le reproche à Ève. » fit-elle, toujours aussi mordante, avant d’avaler une nouvelle bouchée.

 

Elle tira le peignoir sur ses jambes nues. Posa le trognon, tout droit, vers la lampe de chevet, puis se retourna, lentement vers moi.

— Eh bien. Vous m’avez nourrie, promenée, baignée… et même pommée. Alors qu’est-ce que je suis censée faire, moi, maintenant ? Et s’il vous plait, pas de réponses du genre : « comme vous voulez » ou « à vous de voir ». Maintenant, je suis là, devant vous, et pas très habillée, comme vous pouvez le constater. Mais ce n’est pas à Moi d’écrire la page suivante : je n’y tiens pas.

— Pourquoi faut-il que les femmes soient aussi dures, parfois, soupiré-je.

— Pour qu’on puisse les enfermer dans des statues, en bronze, en marbre ou en granit, bien sûr.

— Je ne suis pas certain que je vous apprécierais avec un cœur de marbre (J’ai posé la pointe de mon index sous son sein gauche, qui frémit).

 

Elle lève les yeux au ciel.

Pensive.

Je rêve de songer avec elle.

 

— En fait, je me demande si vous n’êtes pas soufflée, plutôt, dans une sorte de glaise, comme le golem.

Mon doigt flâne timidement sur sa cuisse.

  • Nombre de pages : 300 - Broché
  • Langue : Français
  • ISBN 978-2-36151-015-2
  • Format : 14,8 x 21 cm
  • Editeur : Juste Pour Lire
  • Collection : Grands romans
  • Prix : 14 €

Panier  

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